The story
Arrêtez-vous un instant et laissez votre regard courir le long des façades colorées de la rue de Turenne. Vous êtes ici dans l’un des recoins les plus photographiés de Colmar, au seuil de la célèbre Petite Venise. Mais sous les géraniums éclatants et le charme paisible des canaux, se cache une histoire faite de labeur acharné et de coups d’éclat militaires.
Regardez cette magnifique demeure du quinzième siècle qui se dresse devant vous. Avec ses pans de bois savamment imbriqués et ses fenêtres à meneaux, elle est le témoin privilégié de la Renaissance rhénane. Admirez la verticalité de sa structure : à l'époque, ces maisons n’étaient pas seulement des lieux de vie, mais de véritables outils de travail.
Nous sommes dans l'ancien quartier des tanneurs. Si vous levez les yeux vers les toits, vous remarquerez souvent de larges ouvertures sous les combles. C’est là que les artisans faisaient sécher les peaux, profitant des courants d’air qui s’engouffraient entre les ruelles et la rivière Lauch toute proche.
L’odeur du cuir et des écorces de chêne flottait autrefois ici, bien loin du parfum des pâtisseries que l'on respire aujourd'hui. Mais pourquoi cette rue porte-t-elle le nom d’un maréchal de France ? Pour le comprendre, il faut remonter à l’hiver glacial de 1674.
À cette époque, l’Alsace est le théâtre de la guerre de Hollande. Les troupes impériales pensent que la saison interdit toute manœuvre d'envergure et prennent leurs quartiers d'hiver. C’est sans compter sur le génie tactique d'Henri de La Tour d'Auvergne, le maréchal de Turenne.
Dans un mouvement d'une audace folle, Turenne contourne les Vosges par l'ouest, dissimulant son armée derrière le rideau montagneux. Ses soldats marchent dans la neige, dans un silence de mort, pour surgir là où on ne les attendait absolument pas. Le 5 janvier 1675, il débouche par Turckheim, aux portes de Colmar, surprenant les coalisés qui n'ont d'autre choix que de battre en retraite de l'autre côté du Rhin.
Cette victoire stratégique assura le rattachement définitif de l’Alsace à la France de Louis XIV. En marchant sur ces pavés, imaginez le contraste entre la finesse de cette architecture du quinzième siècle, construite pour la paix du commerce, et le fracas des bottes des régiments de Turenne deux siècles plus tard. La rue de Turenne est ce trait d’union entre le Colmar médiéval des artisans de l’eau et le destin national de la province.
Prenez le temps de caresser du regard les sculptures sur le bois et le reflet de la Lauch sur les vitres anciennes. Ici, chaque pierre murmure que Colmar n'est pas qu'un décor de carte postale, mais un livre d'histoire à ciel ouvert, où la ténacité des tanneurs rencontre la fougue des grands capitaines.